Chansons pour choeur mixte a capella de POULENC

Sept chansons pour choeur mixte a capella

Francis POULENC (1899-1963)

La fin des années 1930 est une période faste pour l'oeuvre chorale de Francis Poulenc. En 1936, grâce à l'Ensemble vocal de Nadia Boulanger, il entend chez la princesse Edmond de Polignac plusieurs exécutions de Madrigaux de Monteverdi. Ces merveilles polyphoniques l'enchantent, il les relit sans cesse. À la même époque, la Chorale des Chanteurs de Lyon, dirigée par Ernest Bourmauck, le sollicite. À l'instar de l'idéal modèle monteverdien, l'écriture des Sept chansons (cinq sur des poèmes d'Eluard extraits du recueil La Vie immédiate, qui venait de paraître en librairie, deux sur des poèmes, plus légers et rythmiques, d'Apollinaire, extraits d'Alcools) regorge de ressources imaginatives : les « mixtures » de soli, de divisions des voix, de lignes vocalisées en « bouche fermée », d'octaves redoublées, d'obscurcissement ou d'éclairage de textures sonores créent une véritable « registration » vocale.

Contrairement à Maurice Ravel et Claude Debussy, dont les pièces pour choeur a capella sur des textes anciens (ou pseudo-anciens dans le cas de Ravel qui les écrivit luimême) ne devaient pas lui être inconnues, Poulenc décide de ne pas faire « vieux françois, mais bien jeune Francis » en choisissant des textes contemporains. « Un volume d'Eluard, La Vie immédiate, venait de paraître quelque temps avant, et j'étais dans dans l'émerveillement. Un poème, « Belle et ressemblante », m'envoûtait littéralement. [...] J'avais d'abord pensé en faire une mélodie, mais l'accompagnement au piano ne pouvait que l'alourdir. J'eus l'idée alors de le faire chanter a capella et ce fut le début des Sept chansons ». Francis Poulenc, Entretiens.

Les Sept chansons vont être gravées chez Durand. Malgré l'intervention de Jacqueline Apollinaire, Gaston Gallimard refuse la publication des deux numéros Apollinaire. Poulenc, ne voulant pas renoncer à ces deux choeurs, songe à demander à Max Jacob de « parodier » la musique en lui appliquant un texte nouveau - pratique au demeurant extrêmement courante dans la musique ancienne. Jean Legrand (alias Jaboune Franc-Nohain) accepte d'effectuer ce travail. Le recueil paraît donc avec deux poèmes de Legrand (un poème éponyme, « Marie », et « La Reine de Saba »). Les Sept chansons sont créées dans cette version, le 21 mai 1937, au concert de la Sérénade, à la salle Gaveau par les Chanteurs de Lyon, sous la direction de Bourmauck. Elles voisinent avec les oeuvres de Palestrina et Milhaud (le Cantique du Rhône), Janequin, Monteverdi et Ravel. Après avoir entendu la musique de Poulenc, Gaston Gallimard reviendra sur sa décision et permettra la création définitive du cycle, le 8 février 1943, aux Concerts de la Pléiade, et la publication, la même année, des deux choeurs dans leur version littéraire originale.

Ecrites pour choeur mixte a capella, elles constituent une réussite complète et sont l'équivalent, dans la musique moderne, des plus belles chansons chorales des polyphonistes français des XVe et XVIe siècles. Avec un langage harmonique différent, c'est la même fraîcheur, la même élégance, le même raffinement savant et spontané, le même art épuré, dont la souplesse et la liberté excellent à traduire les moindres nuances d'une émotion tour à tour tendre ou décorative. Très différentes de ton, elles forment un tout - où chacune d'elles met en valeur sa voisine - qui se termine par l'éclatante Luire. La première et la sixième sur les poèmes d'Apollinaire sont d'une verve et d'une fantaisie poétique et gaie. Les cinq autres, sur les poèmes d'Eluard, sont empreintes d'un sérieux et d'une gravité qui cèdent parfois à la violence et à la véhémence (Par une nuit nouvelle), à la force et à l'éclat (Tous les droits et Luire). Le plus souvent d'ailleurs, ces divers sentiments mêlent leurs nuances, et les feux changeants d'un même poème se reflètent dans la mélodie avec la souplesse la plus naturelle. Tout l'art des modulations, où Poulenc excelle, s'exerce ici avec un rare bonheur.

Ces Sept chansons sont d'une grande complexité et subtilité d'écriture - d'une écriture d'un caractère véritablement orchestral. Hélène Jourdan-Morhange écrivait à leur sujet : « Les choeurs sont traités comme un orchestre, certains passages évoquent une conversation musicale à l'instar du concerto ancien, où les groupes instrumentaux s'interpellent et se répondent ». Ces chansons sont riches d'ingénieuses rencontres de sonorités, délicatement équilibrées. Chaque note est écrite, non pas pour sa simple valeur musicale, mais bien pour sa fonction dans le choeur, pour ses rapports de couleur et de tessiture avec les parties voisines. Les entrées de voix à des registres opposés donnent à la musique une variété certaine.

Le succès des Sept chansons, dès leur première présentation, fut très vif et la critique, unanime, sut dégager les qualités de l'oeuvre. « Les Sept chansons de Poulenc, écrivait André Coeuroy, sont une parfaite réussite. Elles tiennent le coup après la Bataille de Marignan de Janequin et les Madrigaux de Monteverdi avec qui elles ont une étroite parenté... Le meilleur Poulenc est là, tantôt joli, tantôt rêveur et sensible, tantôt nerveux, alerte, souple, dans une mélodie toujours très aérée ».

De son côté, Henri Sauguet écrivait dans Le Jour : « C'est, sans aucun doute, une des plus parfaites et des plus significatives oeuvres d'un musicien particulièrement doué pour l'écriture chorale. Une pleine réussite technique, mais aussi l'épanouissement d'une personnalité qui sait unir la grâce enjouée à la tendre mélancolie, aux sourires mêler les soupirs. Francis Poulenc se montre ici l'héritier de Janequin et de Ravel, non un héritier dilapideur, certes, mais qui sait, dans son domaine harmonieux, en augmenter l'héritage et le transmettre après l'avoir agrandi ».

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